Depuis peu, je travaille dans un centre commercial. Je vois la situation comme un cadeau Grec étant donné que je peux m’adonner à une étude sociologique perpétuelle tout en accomplissant la besogne que j’exècre. Je sers donc chaque client avec un souci particulier de leurs occupations et humeurs car c’est la seule forme de travail intellectuel qui m’est allouée; je n’aurais peut-être pas dû.
En effet, bien que je reçoive parfois de la visite d’un(e) gentil(le) humaniste qui s’informe de mon statut et utilise des phrases complètes et polies, la plupart de mes bénéficiaires sont pressés et vulgaires, peu préoccupés par le commis derrière le comptoir. C’est triste mais c’est la vie, certaines personnes ne manifestent aucun intérêt pour la vie humaine et c’est tant pis. Cependant, à force d’étudier ma clientèle, j’ai remarqué que ceux qui me demandent le Journal de Québec sont souvent désagréables et sujet à l’utilisation d’impatience ou de manque de civisme. Je n’en ai pas fait tout un plat et j’ai oublié ma généralisation hâtive jusqu’à ce matin, quand j’ai par hasard plongé le nez dans la page deux de l’immonde quotidien.
J’y ai trouvé un article piètrement réalisé sur l’histoire abracadabrante d’une secrétaire de la ville de Charny qui serait actrice porno à temps perdu. Loin de moi l’idée de critiquer la légitimité du passe-temps de cette femme mais j’ai trouvé la présence de cet article complètement inappropriée. Je ne suis pas prude, loin de là et je n’ai rien contre l’industrie du porno et ses admirateurs et protagonistes. Là où je pète les plombs c’est quand je me rends compte que la totalité de la page deux du quotidien le plus vendu dans la région est investie dans l’histoire (revisitée soit dit en passant) d’une actrice porno à temps partiel alors que je pourrais penser à cent articles potentiels avec un contenu plus édifiant. La liberté d’expression est quelque chose qui me tient à cœur et c’est pourquoi je ne peux militer contre la destruction immédiate de tout matériel relié de près ou de loin à la construction du Journal de Québec. Cependant, le déchet imprimé que je tentais d’oublier à chaque rencontre a généré chez moi un besoin d’action ce matin.
J’ai compris il y a longtemps que ce journal est destiné à un public qui n’a rien à foutre de la curiosité intellectuelle ou du sérieux médiatique mais c’est seulement aujourd’hui que j’ai réalisé que le produit empire peut être la clientèle, un peu comme la cigarette tue les fumeurs.
J’ai donc dédié ma pause à l’achat de magazines et quotidiens divers que je considère comme intelligents et garnis de contenu susceptible d’attirer à peu près n’importe quel humain civilisé. J’ai ensuite remplacé le Journal de Québec par mes achats et j’ai attendu derrière mon comptoir.
La réaction ne se fit pas attendre.
Des expressions d’incompréhension, voire de dégoût ont étés adressés aux pages couverture de mes trouvailles et j’ai même reçu des demandes visant le retour du fléau illustré que signifie pour moi le Journal de Québec. Ma clientèle était bel et bien sous l’influence de la mise en forme sensationnaliste et puérile du feuillet pourri.
Mon idée était faite. Je suggère donc que le Journal de Québec ou tout autre quotidien de la même tranche soient munis d’un avertissement de ce genre « Contient essentiellement des faits divers, ne peut-être considéré comme de l’actualité sélectionnée » afin que les gens comme mes clients qui ne semblent pas savoir ce qu’est une nouvelle puissent être éclairés et redirigés vers la bonne section. Ainsi, peut-être que la moyenne des lecteurs sera tout à-coup consciente des lacunes de l’information qu’elle reçoit et peut-être que je verrai mon objectif se réaliser : une société qui, à défaut d’être lucide, est informée par des gens qui ont le souci de la voir progresser et non des égocentriques qui utilisent le manque de conscience sociale pour se remplir les poches.
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